Retour de Hongrie - Partie 2

En novembre 2011, j'avais écrit un article sur ma tournée en Hongrie pour parler de la BD et du manga à des personnes vivant dans un pays pour lequel la BD est un medium quasi inconnu.

 

J'avais intitulé cet article "Retour de Hongrie - Partie 1". La partie 2 arrive donc enfin, avec une interview que j'ai réalisé en mars 2012 !!!

Bref, j'avais souhaité interviewer Antal BAYER, éditeur de BD en Hongrie et traducteur français/hongrois, afin qu'il puisse nous parler du paysage de la BD dans son pays :

 

1°) Pourrais-tu brièvement te présenter ? D'où te vient cette passion pour la BD, pour toi, habitant d'un pays qui n'a quasiment aucune connaissance de ce medium ?

Je suis avant tout un passionné de la BD, mais également traducteur, éditeur, chercheur, critique et organisateur d’événements centrés sur la bande dessinée. Mais il n’est pas tout à fait juste qu’on n’ait aucune connaissance de la BD en Hongrie. En fait, les premières BD que j’ai lues dés l’âge de 5-6 ans étaient d’auteurs hongrois. A l’époque – dans les années 1960 – ces histoires paraissaient dans la presse, avant tout dans les hebdomadaires de mots croisés et autres jeux, ainsi que dans certains magazines pour la jeunesse. Mais il s’agissait d’un genre très particulier de la BD, étant donné que la très grande majorité étaient des adaptations littéraires. Ce serait trop long de vous en raconter la cause, mais le fait est que jusqu’à la fin des années 1980, la plupart des Hongrois identifiaient la BD avec l’adaptation en images d’oeuvres littéraires. Mais on pouvait acheter un peu partout Vaillant, édité par le groupe de presse communiste l’Humanité, dont les journaux étaient pratiquement les seuls périodiques de langue étrangère disponibles en Hongrie et dans d’autres pays du bloc soviétique. Comme mon père avait étudié le français au lycée, il me traduisait les histoires de Pif et les autres. Puis il a été nommé fonctionnaire aux Nations-Unis, à Genève, et c’est pendant les cinq années passées en Suisse que j’ai véritablement découvert tous les trésors de la BD francophone.

 

2°) Peux-tu nous en dire plus sur la place de la BD en Hongrie ? Quel est le public ? Où peut-on en trouver ?

Avant 1990, les BD étaient avant tout publiées dans la presse, il n’y avait pratiquement pas de magazines dédiés. Ceci a changé avec le changement de régime et l’arrivée de deux grands éditeurs européens, le danois Egmont et le suédois Semic. Ce sont eux qui ont introduit chez nous pratiquement tous les grands titres comme Spider-Man, Batman, Garfield, Astérix, Lucky Luke et ainsi de suite. Mais même sous leur égide, la BD est restée dans les kiosques, on pouvait compter sur les doigts d’une main celles qui étaient vendues en librairie. Ce n’est qu’à partir de 2005 qu’un petit groupe de petits éditeurs a réussi à convaincre les libraires, très conservateurs en la matière, et aujourd’hui il y a déjà un rayon BD dans les plupart des librairies hongroises. Et il y a deux magasins spécialisés à Budapest. Pour ce qui est du public, il est de tous les âges, avec une nette majorité de lecteurs, alors que les lectrices s’intéressent plutôt aux mangas.

3°) On voit que le marché est très petit, voire quasi-inexistant en Hongrie. Quels-sont les plus gros tirages ? Quel est le prix moyen d'une BD type franco-belge, d'un comics et d'un manga ?

Je ne connais pas les chiffres des magazines, mais je sais que des titres comme Garfield et Tom et Jerry restent assez populaires, mais je doute qu’ils dépassent les 10.000 exemplaires. Pour ce qui est des BD vendues en libraires, le plus gros succès est une série qui réédite d’anciennes BD des années 1960-1970, avec plus de 7000 exemplaires à ce jour. Les comics les plus populaires atteignent les 2000, et les mangas les plus connus, comme Naruto et Death Note sans doute le double. Pour les prix, je vais citer les prix hongrois, car les cours changent pratiquement chaque jour ces derniers temps (un euro valait 250 forints en 2008, il vaut environ 290 aujourd’hui, mais il peut à tout moment grimper de nouveau à 320, comme il y a quelques mois). BD franco-belges et mangas autour de 2000 forints, recueils de comics autour de 3000.

4°) Tu es à la fois traducteur et éditeur de BD. Il me semble que tu as notamment traduit certains gros titres français. Peux-tu me citer des exemples ? Ces titres ont-ils marché ?

Malheureusement, les BD francophones ne marchent pas très bien, à l’exception notable d’Astérix dont une nouvelle édition a été lancée par Egmont il y a deux ans et dont je suis le fier traducteur. J’ai également traduit Largo Winch et les Maîtres de l’orge, mais les ventes de ces titres étaient très mauvaises, nous avons arrêté après quatre et deux épisodes respectivement.

5°) En tant qu'éditeur, tu publies des auteurs hongrois. Le dessinateur de BD hongrois est-il une perle rare ? Où les trouves-tu ?

Nous avons créé une association de la bande dessinée qui organise des festivals, des foires et des rencontres, et tous ceux qui aiment la BD en Hongrie "gravitent” autour de ces événements, y compris les auteurs, évidemment. En fait, il y a beaucoup de jeunes qui aimeraient bien dessiner des BD, mais comme le marché est très faible, ils ont le choix entre l’auto-édition et le travail à l’étranger.

 

6°) Certains auteurs locaux connaissent-ils le même succès que certaines BD étrangères ? Y a t-il à ta connaissance des auteurs qui vivent de ce métier en Hongrie ?

Seules les rééditions des classiques connaissent un succès d’estime, pour les jeunes, il est pratiquement impossible de percer sur le marché. Il y a quelques dessinateurs qui vivent de la BD en Hongrie en travaillant pour des éditeurs étrangers, dont le plus connu est Attila Futaki, qui a déjà publié un album en France chez Carabas et a été recruté par Disney pour la série Percy Jackson. En même temps, il travaille avec Scott Snyder pour Image Comics sur une série nommée Severed. Concernant ceux qui travaillent exclusivement pour le marché hongrois, on ne peut pas vivre uniquement de la BD, mais en faisant aussi de l’illustration de livres ou de jeux vidéo, du dessin publicitaire ou de presse ou encore en enseignant le dessin, ce n’est pas impossible.

 

7°) On connait bien le contexte économique actuel en Hongrie, et l'on se doute bien que la priorité des hongrois n'ira pas vers les produits culturels. Aussi, à ton avis, quelles sont les perspectives à court et moyen terme pour le marché de la BD en Hongrie. Y a-t-il déjà des tendances ?

Quand nous avons créé notre association, commencé à organiser des festivals et des expositions et réussi à faire entrer la BD en librairie, il y a eu une croissance très spectaculaire, même si au total, les chiffres étaient restés modestes. En partant de zéro, nous sommes montés à une centaine de nouveaux titres en librairies par an. Mais il semble que nous ayons atteint le sommet en 2008, et avec la crise, tout a dégringolé. 2011 a été une année très difficile, le nombre de sorties a baissé à 70, et on voit déjà que 2012 sera encore plus faible en termes de ventes. Difficile de faire des pronostics en ces circonstances, mais bien entendu, nous restons optimistes et redoublons d’efforts pour encourager les auteurs hongrois et pour multiplier les contacts internationaux.

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